LA FENÊTRE IRRÉELLE OU LA SOLITUDE DE L’INDÉPENDANCE

Alors qu’elle était assise à son bureau, pas plus large qu’un pupitre d’écolier, elle fixait son clavier d’ordinateur. Il était encore tôt dans la matinée, les rayons du soleil passaient tout juste par-dessus les tuiles des vieux immeubles de sa rue. Pas besoin d’allumer la lumière, les rayons sont vifs, et la luminosité de l’écran suffit.

Dans son salon, la nuque droite et le regard vif, elle tapait comme une machine sur une autre machine, se complétant l’une à l’autre dans l’utilité. Cela faisait déjà quelques années qu’elle machinait de beaux textes, pour des inconnus ou des personnalités, des entreprises et même des établissements associatifs.

Elle prenait ses rendez-vous par téléphone, par e-mails ou par visioconférence. Elle travaillait vite et bien, pouvant frapper ses touches des heures durant, parfois même jusqu’à la tombée de la nuit.

Une fenêtre irréelle

Dans son salon, à son bureau, la fenêtre dans le dos donnant sur sa rue, elle restait figée sur la fenêtre virtuelle de sa machine sophistiquée. Sa vie se résumait à cette étroite petite fenêtre de pixels, d’où elle pouvait voir et partager avec le monde entier sans bouger de cette pièce.

Parfois distraite par la petite boule de poils ronronnant sur le canapé, ou cliquetant du grelot de son jouet. Petit moment de pause entre deux lignes critiques d’une montre dernière technologie hors de prix et parfaitement inutile. Mais son travail, c’est de démontrer que cette montre est l’accessoire ultime pour le joggeur matinal passionné de sport. Ses multiples fonctionnalités et informations, traceur GPS et prise en temps réel du rythme cardiaque.

Parfois, elle faisait des nuits blanches, toujours collée à son fauteuil de bureau, à dicter sur ses touches les phrases traversant son esprit vif et perspicace.

Solitaire avec le monde

Dans cet appartement sombre où seul le salon baignait dans un peu de lumière, elle vivait seule, avec son félin, renforçant un peu plus le cliché de la folle aux chats.

Malgré sa vie en solitaire, malgré les apparences, malgré sa crainte du monde extérieur et de la réalité derrière la fenêtre de son salon, elle vivait dans un univers étonnant de vie. Elle est solitaire avec le monde. Chats de discussions spontanées, forums, réseaux sociaux… Tout ceci lui permettait de vivre pleinement, ou presque, une vie sociale épanouie.

Pourquoi cette femme, dans la trentaine bien entamée, se retrouve ainsi seule avec son magnifique chat de gouttière, de race croisée porte et fenêtre, et avec son précieux ordinateur, au lieu de parcourir les rues de sa ville pour chercher le contact direct ?

Une solitude pesante

D’aucuns pourraient penser que ce mode de vie est un choix. Métro – boulot – dodo, ce n’est clairement pas pour elle. Chambre – salon – bureau, ressemble à un mode de vie sédentaire vide. Et c’est le cas.

Bien sûr, ceci comporte de nombreux avantages que nombreux désirent :

  • Le choix des horaires. Pouvoir se lever ou dormir comme on le veut, choisir à quel moment de la journée l’on veut manger. Ne pas avoir à respecter Apollon ou Séléné pour recréer ses propres journées.

  • Ne pas avoir d’autre patron que soi-même. À part les organismes traitants des indépendants, tels que l’URSSAF, les impôts, ou toute autre organisation demandant des comptes de temps en temps.

  • Choisir de travailler depuis le lit, si les jambes ne veulent pas bouger, en pyjama ou toute autre tenue décontractée.

Cependant, l’indépendance comporte des inconvénients, et nombreux sont encore les freelances cachant cette vérité. Pourtant, de plus en plus choisissent de dévoiler la part sombre de ce statut social.

Lorsque notre chère amie, dans son salon, s’est lancée dans l’aventure, elle avait tout juste 24 ans. Aujourd’hui, elle en a 33. La vérité, chers amis, se trouve dans la solitude que ressent trop souvent cette dame, à son clavier. Alors comment pallier à ce problème dont beaucoup trop d’indépendants ne parviennent pas à sortir ?

Le monde est toujours là

Quand un texte est terminé, elle passe au suivant, jusqu’à sentir la fatigue peser sur elle comme une enclume pressée de rejoindre le sol. Il est nécessaire de pouvoir sortir de cette bulle infernale mais à la fois tellement séduisante et rassurante…

Lorsqu’elle en ressent le besoin, cette femme, ce numéro d’identification de SIRET, ce numéro d’identification de plateforme, ce numéro de prestataire pour la clientèle, sort au plein jour. Elle va savourer la brise sur ses joues décoiffant sa banale coiffure du matin, fermant les yeux en levant le regard vers un Apollon brillant de mille feux dans la mer spatiale.

C’est le moment choisi pour faire une course, pour reprendre quelques aliments de survie dans son combat contre le temps pour rendre sa prestation. Il lui reste quelques minutes, elle peut même se permettre de prendre une friandise pour sa boule de poils. De retour à la maison, elle peut retourner au travail. Elle a pris avec elle ces délicieux cookies saveurs nougatine et croustillants à souhait. Et la revoilà à taper sur sa machine électronique dernier cri pour réaliser son travail de prestataire de service.

Que s’est-il passé durant ce laps de temps, comparé au reste de la journée, ou même de son quotidien ? Un temps de pause, certes, mais aussi une maigre rencontre avec le monde extérieur.

C’est un fléau que rencontrent de nombreux indépendants travaillant à domicile, cloitrés devant leur fenêtre irréelle. Le travail à faire peut-être très long, les commandes conséquentes, et la capacité de travail dépend de chacun. On travaille souvent à en perdre le fil du temps, de l’aube au crépuscule en espérant fort que ces efforts paieront.

Mais chaque prestataire doit se souvenir d’un point très important :

La fenêtre irréelle qui rassure et déconnecte de la réalité, cet univers aussi séduisant que dangereux et tant apprécié, que l’on en oublie la réalité et le vrai monde.

Cher/e indépendant/e qui lit ces lignes, n’oublie pas de revenir à la réalité de temps en temps, ou tu finiras par te transformer en machine de guerre pour prestation de services.

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